La Batterie de l'Eperon

Textes de Alain MARIOTTE - Photos de Gérard GERBER

Sommaire

Batterie : description des lieux.

Les casemattes Mougin

La tourelle à éclipse Galopin.

Principe de fonctionnement des tourelles Galopin.

Installation d'une tourelle pour 2 canons de 155 de long.

Installation d'un atelier pour ouvriers en fer.

Batterie de l'Eperon, réorganisation.

La Batterie de nos jours.

Batterie : description des lieux : 

Thumbnail imageLes militaires ont usé de diverses dénominations pour désigner ce que la plupart d’entre nous nomment "fort" et il faut reconnaître que ce terme est bien commode. En réalité, il ne devrait s’appliquer qu’à une fortification possédant un fossé maçonné, défendu dans un premier temps par des caponnières puis, plus tard, par des coffres de contrescarpes. Or il existe des constructions qui correspondent à ce schéma mais elles portent le nom de "batteries" : batterie de l’Éperon, batterie de la Voivre. Construite avant 1885, elles ont été le plus souvent implantées dans le voisinage d’un fort dont elles sont des "satellites".

Annexe du fort de FROUARD, la batterie de l’Éperon, de forme originale triangulaire avec façade de gorge pseudo-bastionnée, possède son fossé maçonné et ses caponnières, mais l’intérieur a été bétonné après 1900.

A l’entrée se trouvent les coffres flanquants d’entrée (AA’) (flanc-bas Est et Ouest), corps de garde extérieur avec créneaux de pied construit devant l’entrée, permettant le tir vers l’intérieur du fossé.

La batterie est entourée par un fossé assez étroit (en moyenne, profondeur de 7 à 10 m. largeur de 8 à 20 m.) comprenant l’escarpe (paroi intérieure) et la contrescarpe (paroi extérieure), qui sont maçonnées

Le fossé est défendu : Thumbnail image

- par une caponnière simple (B); chargée de défendre l’intérieur du fossé, la casemate basse dite “caponnière”.

- une caponnière double (C); placée au sommet coupé du triangle.

Avec l’obus-torpille, les caponnières sont devenues très vulnérables, aussi elles sont remplacées par un coffre double de contrescarpe. Intégré au mur de contrescarpe, le coffre est une sorte de blockhaus qu’une galerie souterraine passant sous le fossé relie avec l’intérieur de la batterie, mais il est aussi accessible depuis le fossé par une <<poterne>> servant aussi d’issue de secours. Les coffres sont toujours armés du canon-revolver Hotchkiss dont l’obus à balles ménage les parois du fossé.

A la batterie, il s’agit d’un coffre double ainsi appelé car il défend les deux côtés du fossé. Il apparaît comme l’un des éléments les plus caractéristiques de la batterie.

La batterie possède deux exceptionnelles casemates Mougin (DD’) dites : Amezule et Moselle. Ces casemates, en fonte dure,dont l’épaisseur du plafond varie de 15 à 25 cm, abritent chacune un canon de 155 mm de Bange. Placé sur un affût permettant un débattement latéral, le canon tire 1 coup à la minute, un sabord extérieur obturable protège l’ouverture. Chaque casemate possède sa propre cheminée de ventilation. Il existe de 10 casemates Mougin sur tout le système fortifié. 

En surface sont positionnés quatre abris à canons (E) ils sont orientés au Nord, à l’Ouest, au Sud-Est et Sud-Ouest.

La pièce la plus imposante de la batterie est sans aucun doute la tourelle GALOPIN à éclipse de 155 double (F). Thumbnail image

L’approvisionnement en eau de la batterie se fait à partir de 2 citernes (G) d’une capacité de 200 m3, l’eau provient de la station de pompage du Fond St Jean.

Sur le site se trouvent 3 observatoires cuirassés (H) placés : au Nord, à l’Est et à l’Ouest, il s’agit de cloches blindées (25 cm) émergeant d’un bloc de béton armé, où l’observateur gagne son poste par une échelle et se tient sur un plancher coulissant le tout placé dans un puits de différente hauteur.

Placées à l’extérieur au-dessus du mur d’escarpe se trouvent des guérites individuelles blindées. Protégeant le guetteur juste des balles et des éclats d’obus, elles sont fermées par une épaisse porte blindée.

Le magasin au matériel d’artillerie (I) se trouve en sous-sol, l’accès se fait par un grand escalier qui descend profondément dans le sol, de chaque côté de l’escalier il y a un plan incliné pour la montée et la descente des munitions. Un monte-charge complète l’ensemble ainsi que 2 grandes échelles.

A l’entrée, se trouve la cour (J) .

Au niveau de l’intendance : Atelier des ouvriers en fer (K): Hangar à bois (L)

Une gaine de ventilation est placée à l’Est (M)

Les abris à munitions sont répartis à divers endroits dans la batterie (N.P.R).

Les casernements (voir légende pour détail) sont faits de casemates avec voûtes d’environ 6 m. Les lits sont superposés dans les chambres. Les ouvertures sont blindées (sas).

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Les casemattes Mougin 

Ces engins, destinés à interdire une importante voie de communication, sont armés du canon de 155 L de BANGE, monté sur affût spécial. Ce dernier est relié au mur de tête par une bielle et une cheville-ouvrière qui empêchent tout recul, mais permettent un débattement latéral. Le radier est renforcé par une cornière qui guide les roues arrière de l’affût, et par un fer plat supportant les roues avant.

Le mouvement de l’ensemble se commande par une manivelle agissant, après démultiplication, sur les roues arrière.Thumbnail image

Le cuirassement se décompose en quatre organes :

- l’avant-cuirasse, avec le créneau,
- la gaine de verrou,
- l’obturateur, appelé “verrou” et pesant 7 tonnes,
- la toiture composée de deux plaques : les voussoirs.

Les voussoirs reposent d’une part sur l’avant cuirasse, d’autre part sur la voûte en maçonnerie du local, par l’intermédiaire d’un coussinet en fer. Ils sont recouverts d’une couche de béton et d’une hauteur de 3 m de terre. Le béton est aussi utilisé comme support de l’avant-cuirasse et en protection de la gaine du verrou.

Le fonctionnement du verrou est assez complexe : de chaque côté du local se trouve un petit réduit équipé d’un treuil à chaîne. Ces deux appareils actionnent un arbre de transmission, placé en sous-sol et commandant une nouvelle chaîne. Celle-ci, grâce à une démultiplication, fait mouvoir un contre-poids. La liaison du contre-poids au verrou fait appel à un troisième mécanisme de chaîne et poulies, logé dans un évidement à la base du verrou. Une galerie basse permet une accessibilité totale.

Pour tirer un obus, on effectue le pointage en azimut en déplaçant l’affût par l’arrière, puis on agit sur l’inclinaison du tube pour obtenir la distance requise; la pièce est ensuite chargée ( obus et gargouse ), un contact électrique empêche la mise à feu lorsque le verrou se trouve en position de fermeture. Son ouverture nécessitant la manoeuvre des treuils, le coup part automatiquement, dès que ceux-ci amènent le verrou en fin de course. Ensuite, le verrou est remonté en position d’obturation, jusqu’au tir suivant. La pièce est capable de tirer un coup toutes les minutes.

Le cuirassement est relié à la terre par un gros câble protégeant les explosifs des effets de la foudre.

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La tourelle à éclipse Galopin

Vers,1898, le commandant Galopin réussit à mettre au point des types de tourelles à éclipse vraiment modernes et fiables. Avant, les tourelles tournantes contenant l’arme et son personnel ne pouvaient pivoter d’autour d’un axe central et émergeaient de façon constante à une hauteur permettant le tir.Thumbnail image

La protection s’obtenait en tournant la partie cuirassée du côté des feux ennemis. Leur construction n’assurant qu’une protection relative, elles furent remplacées par des tourelles à éclipse. 

La tourelle GALOPIN, repose sur un gros pivot creux, solidaire d’un robuste roulement à galets conique, placé à sa base; ce roulement est juché sur des bielles reliéesaux contre-poids. Au centre du roulement, passe la tige pendante qui subit l’action de l’appareil moteur et sur laquelle viennent s’enclencher les verrous.

Le guidage supérieur consiste en une couronne recouverte de bronze et située sous l’avant-cuirasse; un puits muni d’une échelle de barreaux permet une intervention en cas de coincement.

Le guidage inférieur est situé à la base de l’étage intermédiaire. La rotation de l’engin s’effectue au moyen du treuil de l’appareil moteur; moyennant un système de crabots, les servants sélectionnent soit la fonction de rotation, soit celle de réarmement de l’appareil moteur. Le treuil commande un arbre vertical; au niveau de l’étage intermédiaire, il est relié à l’appareil de pointage fin ( train d’engrenages assurant une démultiplication supplémentaire ) et actionne le long pignon (ainsi nommé, car sa longueur lui permet de travailler dans n’importe quelle position: batterie ou éclipse; la différence de hauteur entre les deux situations est de 0, 55 m). Le long pignon engrène sur une couronne dentée, solidaire de la base de la chambre de tir.

Le pointage en hauteur est réalisé depuis l’étage intermédiaire; une manivelle commande le déplacement d’un écrou le long d’une tige filetée à sa base; la tige est reliée mécaniquement à l’affût. Le tube tourillonne à la bouche, par souci d’empêcher l’entrée des gaz; l’embrasure est, en outre, équipée d’un joint obturateur. Pour faciliter la manoeuvre, il a été nécessaire d’équilibrer la bouche à feu par un contrepoids, logé dans le pivot.Thumbnail image

L’étage inférieur se présente sous la forme d’une pièce circulaire; quatre piliers décrivent un cercle intérieur. Dans l’axe de l’entrée, on trouve la fosse de l’appareil moteur, juxtaposée au treuil; perpendiculairement, on découvre les deux contrepoids, dont les balanciers passent entre les piliers et les fosses.

Un monte-charge permet d’expédier les obus à l’étage intermédiaire.

Au centre, l’espace disponible est utilisé par les mécanismes (articulation des contrepoids, verrou de batterie, tige pendante...) ainsi que par un ventilateur.

A l’étage intermédiaire, on trouve le levier de lancement et l’arrivée du monte-charge primaire. Les obus montent dans la chambre de tir au moyen d’une chaîne à godets. La chambre de tir est équipée d’un entonnoir à douilles et d’un système d’aspiration des gaz, en relation avec le ventilateur. Le levier d’éclipse permet aux servants de faire face à un éventuel incident de tir, empêchant le retour automatique en éclipse.

Le service de la tourelle nécessite un effectif de seize hommes et d’un sous-officier. La dotation initiale s’élève à 2000 coups. Les projectiles utilisés se subdivisent en obus ordinaire en fonte, obus à balles et boîtes à mitraille; chaque obus pèse environ 40 kg.

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Principe de fonctionnement des tourelles Galopin

Thumbnail imageLa masse imposante de la partie en mouvement et les importantes résistances passives réclament un mécanisme particulièrement sophistiqué.

Les deux contrepoids, imaginés par le commandant GALOPIN, se caractérisent par un dispositif récupérateur d’inertie, sous la forme de bras de levier à longueur variable; en début de course, les contrepoids exercent une poussée maximale et la tourelle s’élève; au cours du mouvement le raccourcissement des bras de levier engendre une diminution proportionnelle de la poussée, qui devient négative en fin de course. 

Pour empêcher les mouvements pendulaires, l’engin est muni de deux verrous à fermeture automatique: lorsque la tourelle arrive en position haute, le verrou de batterie la maintient; son ouverture est combinée avec le recul de la pièce, mais peut s’effectuer aussi au moyen du levier d’éclipse. Le verrou d’éclipse maintient la tourelle en position basse; l’ouverture est commandée par le levier de lancement qui déclenche, en même temps, l’appareil moteur.

L’appareil moteur est un accumulateur de travail. Son rôle consiste à vaincre les résistances passives à la montée, augmentées d’un poids supplémentaire de 32 ou 40 tonnes; pour vaincre les résistances passives à la descente, l’inventeur a donné une prépondérance à la tourelle.

De cette façon, le retour en éclipse est possible en cas d’avarie à l’appareil moteur et ce dernier est d’autant plus simple, qu’il ne fonctionne que dans un sens.

Concrètement, il s’agit d’un contrepoids supplémentaire relié à un treuil, fortement démultiplié, par l’intermédiaire du cadre de relevage. L’opération de montage dure une à deux minutes et l’énergie est restituée en deux seconde, après manoeuvre du levier de lancement; dès que la tourelle est montée en batterie, les servants du treuil recommencent l’opération pour le tir suivant.Thumbnail image

La tourelle GALOPIN de la batterie de l’Éperon abrite deux pièces de 155 mm modèle 1877 type BOURGES 1885, sur l’intérieur des culasses figure:

CREUSOT 1886 : MONTLUÇON SJ 1886 N° 48 pour le canon de gauche et MONTLUÇON SJ 1886 N° 57 pour celui de droite.

Capacité de tir des canons : 3 obus à la minute
Angle de tir : 20°
Portée maxi : 7500 m
Poids de la chambre de tir : 80 tonnes
Poids total de l’ensemble : 200 tonnes
Durée totale du mouvement "montée + tir + éclipse" : 4 à 5 secondes
Hauteur Maxi : 80 cm

Le cuirassement, possède une muraille de 400 mm d’épaisseur en acier homogène
Creusot. Le diamètre est de 5 m50. L’avant-cuirasse est en acier moulé.

Cinq tourelles sont installées de 1891 à 1897 dans les forts d’arrêt particulièrement isolés et exposés, en doublure des tourelles MOUGIN d’origine considérées comme périmées : MANONVILLER ( deux pièces ), Éperon Frouard, Pont-Saint-Vincent,et Arches.

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Installation dans la batterie de l'éperon d'une tourelle pour 2 canons de 155 long

L’accord est donné le 27 janvier 1894.
Résume de l’accord : Emplacement, angle Nord-Est formé par les citernes et le massif central des casemates cuirassées.`

Mise en place des deux canons de 155 long.
Points intéressants situés dans ces secteurs : Villages de POMPEY et de FROUARD, pont de route de METZ, voies ferrées, et le chemin dit “ tranchées de CHAMPIGNEULLES” qui donne accès au plateau de FROUARD.

Les travaux pour la mise en place de la tourelle peuvent donc commencer. 

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Installation d'un atelier pour ouvriers en fer à la batterie de l'éperon

Il n’existe à la batterie de l’Éperon aucun local à l’épreuve qui puisse être affecté à l’usage d’atelier d’ouvriers en fer pour le service de l’artillerie.
L’emplacement le plus convenable se trouve entre les endroits bétonnés du massif de la caserne et la gaine, faisant rue du rempart, qui dessert à la fois la tourelle et les deux casemates cuirassées.
Il faut procéder au déblaiement de l’espace nécessaire et la fermeture par un piedroit et une voûte en béton spécial.
L’abri pourrait avoir une largeur de 5 m avec une longueur de 7 m50.
L’atelier comprendrait : une forge fixe, un grand établi de 3 m50, un petit établi portatif, un petit tour de 1 m50 (0, 70 m entre les pointes), une machine à percer, une meule, une armoire d’outils, et des planches à trous pour le placement des outils de forge.
Le sol serait dallé.
L’accord de construction du dit atelier est donné en Juin 1903.

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Batterie de l'éperon, réorganisation :

Le 3 Février 1894 les autorités militaires décident l’installation d’observatoires cuirassés au nombre de trois.Thumbnail image

L’installation sera terminée le 6 Août 1894.
Le 7 Février 1895 la décision est prise de dégager la vue des observatoires cuirassés.
Le 18 Avril 1899 fin des travaux.
Le 26 Février 1896 construction de deux batteries à l’extérieur du réduit du Fort.
Le 30 Avril 1897 réorganisation du saillant nord.
Le 9 Août 1897 réorganisation du coffre flanquant nord.
Le 7 Mars 1898, construction de deux batteries extérieures.
Le 4 Juillet 1902 réorganisation du front de gorge.
le 19 Juillet 1902 installation de guérites d’observation.
Le 2 Mai 1903 installation des grilles de contrescarpe.
Le 3 Novembre 1911 organisation des voies de l’artillerie à l’intérieur de l’ensemble fortifié
Le 9 Mai 1912 installation de monte charge.
Le 2 Février 1913 installation des communications téléphonique et acoustiques.

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La batterie de nos jours :

Le fort de Frouard a été loué à l’O.N.F. et un stand de tir a été installé dans l’un des fossés.

Quand à la batterie de l’Éperon, son locataire est l’A.L.S.G, une association qui organise des jeux de “paint-ball”. Elle y a effectué de remarquables défrichements et aménagements de sécurité.

Les deux ouvrages ne sont donc pas accessibles au public, mais il n’est pas impossible d’obtenir des autorisations de visite.

Le fort et la batterie demeurent dans l’ensemble en assez bon état et offrent aux amateurs de fortifications une exceptionnelle série de cuirassements.

En plus de ses deux rares casemates MOUGIN bien conservées, la batterie possède toujours sa tourelle à éclipse double de 155 mm qui est le dernier exemplaire subsistant de celles installées.

Le fort lui-même présente un intérêt architectural incontestable, qu’il s’agisse des parties maçonnées ou bétonnées. Par ailleurs, tous les cuirassements sont toujours en place mais la tourelle MOUGIN a perdu ses canons. La tourelle de 75 et celles de mitrailleuses sont toujours en place, ainsi que plusieurs observatoires cuirassés et guérites blindées. Enfin, on y trouve le dernier exemplaire de tourelle à éclipse pour projecteur, hélas en mauvais état.

LA POSITION “FORT DE FROUARD - BATTERIE DE L’ÉPERON” APPARAÎT DONC AUJOURD’HUI COMME L’UN DES ÉLÉMENTS LES PLUS REMARQUABLES DE LA FORTIFICATION FRANÇAISE D’AVANT 1914 ET MÉRITERAIT D’ETRE RÉHABILITÉE ET OUVERTE AU PUBLIC.

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